Discours du 8 décembre 2010 à Strasbourg

Chers amis, chers collaborateurs, Allemands, Français, Belges, Suisses, Autrichiens, liebe Kolleginen und Kollegen, liebe Freunde,

« Nous nous sommes tant aimés », « Wir waren so verliebt »... Vous connaissez le titre de ce film d’Ettore Scola à l’époque où existait encore un cinéma italien. « Nous nous sommes tant aimés »…. Ce sont ces mots qui me sont venus à l’esprit lorsque j’ai réfléchi à ce que je voulais vous dire au moment de notre séparation. Diese Wörter sind mir eingefallen, als ich über meine Abschiedsrede nachgedacht habe.

J’ai aimé passionnément cette entreprise, j’ai eu beaucoup de chance de pouvoir la créer avec vous tous et aussi ceux qui ne sont pas là ce soir et à qui je pense, parce qu’ils nous ont quittés (André Harris, Daniel Toscan du Plantier, Gert Opitz…) ou sont retenus ailleurs. Je voudrais vous délivrer, ce soir, trois messages principaux : l’engagement, l’audace, l’utopie.

L’engagement est une chose essentielle dans la vie. On ne réussit rien sans être profondément convaincu de ce que l’on fait. Tout ceux qui sont là depuis le 1er jour et m’ont accompagné durant toutes ces années le savent. Je vois ici les visages des compagnons des premiers jours et je les salue.

Sans votre détermination, sans votre volonté, rien n’aurait été possible. De cela, je vous remercie. Il a fallu beaucoup de ténacité et d’engagement pour parvenir à signer le traité le 2 octobre 1990. Nous sommes aujourd’hui le 8 décembre 2010. Il y a vingt ans, jour pour jour, nous étions quelques uns, ici, à Strasbourg, à avoir la responsabilité de créer cette entreprise. Les politiques, les Etats s’étaient engagés : créer une chaîne de télévision franco-allemande à vocation européenne. L’entreprise n’était pas encore née. Nous travaillions d’arrache pied à rédiger le texte du contrat de formation que j’ai signé au Palais de Rohan, au nom de la partie française, le 30    avril 1991, tandis que Wolfgang Bernhard et Geert Opitz le signaient pour la partie allemande. A commencé alors cette extraordinaire aventure dont vous êtes les héros et que j’ai eu l’honneur de diriger, durant toute cette période,  avec Jobst Plog, Jorg Rüggeberg et Gottfried Langenstein.

L’engagement. Surtout, conservez précieusement cette forte conviction pour des idées auxquelles vous croyez. Rien de grand n’est possible sans cela. Arte est une grande idée. Celle du rapprochement franco-allemand. Plus de guerre, la paix, la coopération, la compréhension mutuelle. ARTE a été, est toujours, l’artisan de cette compréhension mutuelle. Vous avez joué un grand rôle, jour après jour pour expliquer, faire comprendre, banaliser les relations franco-allemandes.

A ceux que je vois parfois découragés, incertains, inquiets sur l’avenir - le leur et celui d’ARTE- je dis souvenez-vous que vous ne travaillez pas seulement pour gagner votre vie et occuper votre temps mais pour une grande cause qui vous dépasse : l’Europe qui ne se fait pas en un jour. La seconde guerre mondiale, c’était il y a 70 ans. Ce n’est pas si vieux, trois fois l’âge d’ARTE. Il faut la durée. ARTE est un des symboles de l’union franco-allemande dont vous êtes les acteurs, vous qui avez la responsabilité de faire fonctionner chaque jour cette entreprise en travaillant main dans la main, français et allemands, en dépit de vos différences de culture, de langue et de pays. Cette responsabilité, vous ne devez jamais l’oublier, elle doit vous stimuler dans les moments de doute. Vous êtes les champions de l’unité franco-allemande.

L’audace et l’originalité/Mut

Je vous l’ai dit récemment et je vous le redis : « ne cédez jamais à la facilité ». Ce qui fait l’originalité d’ARTE a toujours été la création et le non-conformisme. Prenez des risques. A ceux qui fabriquent les programmes, je dis surtout « soyez différents ». Ne restez pas dans les chemins empruntés par d’autres. Entre les sentiers battus et les routes escarpées, choisissez toujours les secondes. Regardez vers le haut et jamais vers le bas. Ne vous souciez pas des critiques et des remarques, si vous croyez que ce que vous faites est audacieux.

Le milieu de la télévision est parfois déprimant de vulgarité et de soumission à la loi d’airain du commerce, de l’argent et de l’audience. Vous devez, sans oublier les contraintes qui sont notre loi – j’ai toujours été attentif à l’audience-, vous devez privilégier l’originalité et la curiosité. Et aux journalistes, je dis : « ne vous copiez pas les uns les autres ». Je voudrais, là où je serai, pouvoir continuer à regarder l’information, des magazines d’ARTE en me disant : « je sais que je suis sur ARTE ». Parce que la hiérarchie des sujets donne la priorité à ce qui est important sur ce qui ne l’est pas. Parce que vous parlez des sujets dont les autres ne parlent pas. Parce que vous ne parlerez pas des nouvelles sans intérêt et des commentaires qui encombrent les nouvelles des autres chaînes. ARTE doit rester cet espace de liberté unique dans un monde où penser différemment est de plus en plus rare. Ne cédez pas au conservatisme. Notre influence sera à la mesure de notre audace : donner la parole à ceux qui pensent au-delà des modes du moment.

L’utopie/Kühnheit

Il faut croire en l’impossible. Sinon, franchement, aurions nous fait ARTE ensemble ? ARTE est une utopie, je l’ai dit souvent. Qui eut pu imaginer que nous réussirions à réaliser une chaine entre Français et Allemands, destinée à la Culture ? Sûrement pas les instituts de sondages, les analystes de marchés, tous ceux qui sont du coté des consommateurs et de la demande.

Tous nous disaient : «  ca ne marchera jamais ». Le marché n’a pas besoin d’une chaine culturelle européenne, comme nous disions alors. Et pourtant, nous l’avons fait :

- Nous l’avons fait parce que nous croyons que les idées sont plus importantes que les marchés.

- Nous l’avons fait parce que nous croyons que le service public et l’Etat ont un rôle à jouer dans l’organisation des sociétés et que l’argent qui nous est donné est bien utilisé dans ce combat-là

- Nous l’avons fait parce que nous croyons que la culture est essentielle à la vie, aussi indispensable que les arbres des forêts qui apportent de l’oxygène ou que l’amour qui apporte du bonheur.

- Nous l’avons fait parce que nous croyons aux forces créatrices, aux talents des artistes et parce leur regard est essentiel à notre interprétation du monde pour aider à combattre ses inégalités, ses injustices ; musiciens, poètes, cinéastes, documentaristes, gens du théâtre et de la danse, nous les respectons et les accueillons.

- Nous l’avons fait tout simplement parce que nous croyons que la beauté et l’intelligence sont des dimensions essentielles de l’existence humaine et que nous avons la chance et le devoir de contribuer à l’apporter à nos contemporains.

« Laissez-vous déranger par Arte ».

- «  Vivons curieux ».

Je ne sais pas quel sera notre prochain mot d’ordre, mais j’espère que vous aurez à cœur de continuer dans cette voie. Je suis sûr que Véronique Cayla, qui sera votre nouvelle présidente, saura maintenir le cap. Sa ténacité, son engagement culturel, les réalisations qui sont les siennes jusqu’ici, sont des gages de son efficacité pour l’avenir. Quant à Gottfried Langenstein, vous le connaissez bien, moi aussi, et avez su apprécier ses capacités. Je leur dis ce soir, avec affection et confiance : « gardez le cap »/ « halten Sie den Kurs ».

De grands chantiers s’ouvrent à vous. La Télévision change beaucoup à l’heure d’Internet. L’Europe a de grands défis à relever à l’heure de la mondialisation. Vous avez à regarder ces chantiers sans craintes et sans appréhension, mais comme une chance. Vous disposez d’une entreprise solide, de financement garantis et d’une image exceptionnelle.

Je vous fais confiance pour l’avenir et je vous quitte avec émotion bien sûr mais aussi avec le sentiment d’avoir ensemble bien travaillé pendant ces 20 ans,  ce qui est joyeux et réconfortant. Merci/Danke.

Ein Schönes Fest